Vers Hokkaido (dernière étape)

Les meilleures choses ont une fin, et mes chers élèves m'attendent à Fujisawa pour de nouvelles aventures linguistiques. Je redescends en train, jusqu'à Tokyo. JR propose un ticket illimité et bon marché pour les trains locaux. Ca prend deux jours.
Le trajet jusqu'à Hakkodate est merveilleux. On passe par la côte, Noboribetsu, Muroran, Oshimambe, Kun'nui, Mori. Des arrêts improbables, et des villes sans convenient stores. Les connaisseurs comprendront la portée de cette phrase. Villages de pêcheurs, constructions de tôles. Une pause sur une plage en attendant le prochain train. C'est au moment du retour que mon excursion prend sens, et que je me sens rassasié. Des adolescents aux têtes amochées par trop de bagarres me testent du regard, nous sommes seuls dans le train. Je retrouve le sentiment d'insécurité qu'on peut éprouver à Paris ou ailleurs, quand on prend les transports en commun un peu tard. Ca me plaît, je me sens revivre. Non, le monde n'est pas un gigantesque parc d'attraction où chacun tient sa place docilement. On peut faire de mauvaises rencontres, chaque instant possède un enjeu. C'est ce qui rend la vie si intéressante. L'imprévisibilité.
C'est au fond ce qui me lasse de Tokyo. Cette certitude que rien de mal ne peut m'y arriver m'empêche d'apprécier pleinement les bonnes rencontres et les soirées un peu délirantes. Ici, c'est sans filet. Le sourire d'un passager me touchera d'autant plus.
Les premiers trains sont constitués de deux voitures diesel, les lignes ne sont pas électrifiées. Avec les ampères arrivent les seven eleven. Je quitte Hokkaido, il est tard, et me voici à Kanita. Un bar karaoke. La seule lumière dans cette petite ville. Une petite bière ne sera pas de trop.
A l'intérieur, un vieux, et une vieille. C'est elle qui tient le commerce. Lui, il boit du shochu et il chante. Magnifique voix, qui vibre, qui monte et sanglotte. Musique traditionelle mais je ne m'y connais pas. Il me tend finalement le micro, mais je ne chante pas Britney Spears cette fois-ci. Plus en accord avec le temps, avec l'espace, je lance "la vie en rose" en essayant de ne pas trop écorcher la môme.
Je m'en sors pas trop mal, parce que le vieux m'offre une bière, et que la vieille me prépare à manger. "Service", me dit-elle avec un sourire. C'est vrai qu'ici, il est difficile de s'en plaindre. Je dessine le vieux, et je lui donne le croquis. Quand on n'a pas d'argent, on s'adapte.
Le vieux est parti, le bar ferme dans une demi-heure. Le petit-fils fait son apparition. Gamin pétillant qui lit des mangas et refait les aventures avec quelques figurines qui voltigent un peu partout. Il me pose plein de questions, je fais ce que je peux en japonais! Je lui recommande de lire de vrais livres et de bien étudier à l'école. Je commence à prendre les réflexes de mon nouveau métier.
La vieille m'indique où je pourrai dormir correctement. Un petit abri, aménagé par la mairie, et doté de toilettes. Que demande le peuple! Je m'endors un peu euphorique.
La journée du lendemain, je me rapprocherai de la capitale, et l'empire se matérialisera au fil des étapes. Aomori, Hachinohe, Morioka, Ichinoseki.
Le paysage commence à ressembler à ce que je connais, les magasins, les restaurants, les boîtes à flic réapparaissent. A Sendai, je suis en banlieue. Il reste encore 300 kilomètres, mais je ne voyage plus.
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